La recensione di "Liberation"
Irak, les clefs d'un désastre
di Jean-Pierre Perrin, "Liberation", 5 dicembre 2002
L'ombre théâtrale de Saddam Hussein portée sur la scène irakienne fait
que l'on s'intéresse davantage à la gesticulation de l'acteur au détriment de
ce qui se passe dans son pays, réduit à de simples coulisses. On scrute les
moindres faits et gestes du zaïm, on analyse chacun de ses mots, on
étudie même ses silences. Mais l'ancienne Mésopotamie, contrée en abîme,
accaparée par des tragédies à répétition, retient assez peu l'attention.
C'est sur le chef que sont braqués tous les regards, l'isolant du théâtre où
il s'affiche, ce pays qu'il a conquis, puis soumis et sur lequel il règne
depuis plus de trente ans. Parce que Saddam Hussein en est le maître absolu,
parce qu'il a été campé par une large partie du monde occidental en créature
diabolique au service de "l'axe du mal" cher à George W. Bush, on a
perdu de vue son environnement. C'est-à-dire une terre et une société, une
identité complexe et morcelée faite de "contradictions insolubles",
une histoire enfin, dont il est le pur produit. Pour Pierre-Jean Luizard,
chercheur au CNRS et spécialiste de longue date de l'Irak, ce pays est d'abord
victime d'un "système politique injuste" mis en place en 1920
par la communauté internationale, au nom des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes
et dont l'actuel régime est "l'ultime avatar cauchemardesque".
Remontons le temps : au début des années 20, la Grande-Bretagne, puissance
mandataire, veut faire de l'Irak, constitué à partir de trois vilayets (provinces)
excentrés de l'Empire ottoman - Bagdad au centre, Mossoul au nord et Bassorah
au sud - un Etat arabe "moderne", selon les critères européens. Avec
un roi et un Parlement. L'intention aurait été louable si cet Etat n'avait
été construit contre la société, en particulier contre la communauté chiite.
C'est la première erreur originelle : jouer la carte du nationalisme arabe,
alors que celui-ci est à ce moment-là peu répandu en s'appuyant sur les
grandes familles sunnites, élites du défunt Empire ottoman qui accueillirent
volontiers les Britanniques comme leurs nouveaux protecteurs. Aussitôt, elles
firent de l'Irak leur propriété. A l'inverse, les chiites qui, au contraire,
refusaient tout lien avec la puissance mandataire, se retrouvèrent
marginalisés. Cette discrimination confessionnelle débouchera sur les
situations les plus aberrantes.
Ainsi, un Arabe non irakien, du fait qu'il est sunnite, se retrouve avec
davantage de droits qu'un Arabe chiite installé en Irak depuis des
générations. "J'ai visité la plupart des pays arabes ainsi que d'autres
pays dans le monde, mais je n'ai trouvé nulle part un tel scandale, à savoir
que des citoyens puissent devenir des étrangers dans leur propre pays",
écrit à cette époque Mohammed al-Jawahiri, sans doute le plus grand poète
irakien du XXe siècle, chassé de son poste d'enseignant au profit d'un sunnite
syrien, né au Yémen. Dès cette époque, commence une confrontation entre ces
deux communautés. Elle se poursuit aujourd'hui, avec d'autant plus de force que
les chiites ont été durement réprimés et que les sunnites sont
ultra-minoritaires. S'ajoute le problème kurde, "second terme de la
question irakienne" et seconde grave erreur du colonisateur. Privé d'Etat
malgré le traité de Sèvres, en 1920, qui promettait un "Kurdistan
indépendant", les Kurdes se retrouvent intégrés à un Etat qui se
définit officiellement comme arabe. Là encore, le face-à-face entre Kurdes et
arabes sunnites se prolonge aujourd'hui.
Un temps, le parti Baas sera un facteur d'unification. Les chiites l'ont même
rejoint massivement. Mais le Baas qui, derrière Saddam Hussein, s'empare du
pouvoir en 1968, s'est à nouveau confessionnalisé au profit des sunnites. A
partir de 1970, on ne trouvera plus aucun chiite à la direction du parti, et
son fondateur historique, le chiite Fouad al-Rikabi, sera exécuté sur ordre du
raïs. Ce que le nouveau régime porte au pouvoir, c'est d'abord la
petite bourgeoisie sunnite alliée à l'armée. Mais plus le temps passe, plus
s'installe "la politique du vide" et plus la nature du régime
s'ossifie jusqu'à se confondre avec un simple clan, celui de Saddam : "Peu
à peu, sa véritable base ne sera plus le Baas ni l'armée, mais les Takriti."
L'ancienne Mésopotamie avait pourtant tous les atouts pour prendre la tête
du monde arabe : les secondes réserves mondiales de pétrole, de l'eau en
abondance, des intellectuels, une bourgeoisie, une armée bien formée et une
démographie relativement équilibrée. D'un bout à l'autre, le livre dresse le
répertoire du désastre et en fournit les clefs. Certains chapitres - la
politique irakienne de l'Irak ou la politique américaine... - sont remarquables.
D'autres ont été écrits un peu vite, peut-être sous la pression d'un
éditeur impatient. On retiendra ce constat : "La communauté
internationale, en refusant d'aider à une remise à plat du système injuste
qu'elle avait elle-même créé, court le risque de voir l'Irak se transformer
en zone de crise permanente et violente de plus en plus difficile à contrôler.
La régression inimaginable de la société irakienne apparaît maintenant comme
le trait majeur d'un pays qui se défait et qui est menacé d'implosion".